Partie III

Comparaisons entre le point de vue épistolaire unique et le point de vue discontinu et multiple cinématographique.

Les Liaisons dangereuses, comporte plusieurs correspondances. Elles se répartissent en une correspondance principale entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, entrecoupée de correspondances plus secondaires. 
Chaque personnage à un style qui lui est propre, rendant plus intensément le mérite de Laclos de maîtrise la polyphonie de manière quasi parfaite.  Le roman épistolaire polyphonique comprend nombreux avantages, il permet au lecteur de ne pas se lasser en variant le style d'écriture. En effet, chaque scripteur à un style propre, révélateur de son caractère, on le trouve très incisif chez Merteuil et Valmont qui manipule et joue avec la langue, usant sans cesse de l'ironie et du double sens trouvant toujours les mots justes. Il sera plus sentencieux et dévot pour Tourvel, alors que chez Cécile on retrouve un style enfantin comportant volontairement des erreurs de syntaxes des difficultés pour trouver ses mots et des oralités, accentuant la caractéristique enfantine et naïve du personnage. Danceny bien que jeune lui aussi à un style assez différent de Cécile, il comporte quelques maladresses et des épanchements de sentiments, mais à cet aspect fluide et musical, Laclos souligne dans une note qu'il est le seul à n'écrire aucun vers blanc dans sa prose montrant une réelle capacité à la rédaction, puisque contrairement à Cécile, il a apprit à écrire et connaît les règles d'écriture de la société.
 Il est intéressant de constater que la marquise en personnage principale, est loin de disposer du meilleur score en matière de lettres écrites. En revanche chacune de ses lettres aura une conséquence sur les actions suivantes, cela montre le pouvoir considérable du personnage. Si Merteuil occupe le rôle de personnage principal, et que son désir de vengeance est l'intrigue principale, Les Liaisons dangereuses se rapproche de la tragédie. En effet le roman épistolaire polyphonique est la forme la plus proche se rapprochant du théâtre, les lettres des personnages correspondant aux répliques. Nous n'épiloguerons pas sur le panel des personnages stéréotypés pouvant se rapprocher du théâtre, mais il faut savoir qu'ils sont présents comme le principe "du mari absent" avec le président du Tourvel. De plus, l'idée de métaphore théâtrale, semple plausible puisque Valmont et Merteuil parlent d'eux mêmes comme des acteurs, nous retrouvons plusieurs occurrences dans leurs lettres, ainsi à la lettre 59 Valmont demande "les réclames de [son] rôle", à la lettre 63 Merteuil confie qu'elle joue le "rôle d'ange consolateur" auprès de Mme de Volanges. La marquise dit à la lettre 81 "qu'elle dû joindre à l'esprit d'un Auteur, le talent d'un comédien". Pour aller encore plus loin, nous pouvons voir la scène de rupture de Valmont avec la présidente de Tourvel (lettre 125) de manière théâtralisée. En effet tout semble être mis en scène, "les répliques" sont courtes, Valmont utilisera plusieurs intonations ( "ton le plus tendre", "ton de reproche", "ton dramatique", ton de terreur", "ton sinistre", "la voix oppressée"), la gestuelle est marquée et précise ("me levant", " me précipitant à ses genoux"). Mais surtout le texte de Valmont est dicté par la marquise de Merteuil, qui lui avait envoyé un exemple de modèle pour rompre, faisant d'elle l'intransigeant metteur en scène et régisseur de cette action. Elle alla jusqu'à choisir les répliques et le moment propice, puisqu'elle encouragea fortement Valmont à rompre, le lui ordonnant presque.
C'est en partie grâce à cette ressemblance au théâtre, que Les Liaisons dangereuses ont pu être adaptée au cinéma. Longtemps choyées par le théâtre, c'est bien plus tard qu'elles ont fait leur apparition au grand écran. Le format épistolaire mis bout à bout peut correspondre aux séquences d'un film, les différents points de vue apportant les informations nécessaires.  Mais la simplicité de l'intrigue et le peu de description en matière de lieu décors ou physique de personnages (l'approche étant plutôt psychologique) ravissent les réalisateurs en leur permettant une assez grande marge de liberté. Mais comme pour toute adaptions bien que possédant de nombreux avantages, le passage entre le roman épistolaire et le grand écran peut être laborieux. Nous allons pour illustrer ce propos comparer la scène originale de la séparation de Valmont et Tourvel issue du livre, aux trois scènes identiques provenant de chacun des films de notre étude. Il s'agit d'une part de comprendre les procédés utilisés pour retranscrire la scène et d'une autre part de comparer indirectement les choix différents fait entre les trois réalisateurs pour filmer une même scène. 
Dans son film modernisé, Vadim réalise une réécriture de la rupture de Valmont et Mme de Tourvel. En effet il ne la quitte plus par lettre mais par message télégraphié. Bien qu’il a sut rester fidèle à l’œuvre et respecter la volonté de Laclos, en faisant de Mme de Merteuil l’inquisitrice de l’action. Dans le roman la marquise écrit la lettre de rupture pour Valmont, chez Vadim c’est directement elle qui dicte la lettre par télégramme. Pour valoriser cet effet, Vadim filme Juliette Merteuil en plan moyen concentrant l’intention des spectateurs sur elle. Ces plans fixes sont alternés par des gros plans sur Valmont, montrant sa mine sombre à mesure que le message avance. Pour la première fois le spectateur prend conscience des véritables sentiments de l’homme pour Mme de Tourvel. On le voit à la fin de la scène s’approcher vers sa femme, quittant quelques instants le champ. A ce moment nous ne voyons plus son visage, juste son corps. Comme sa femme nous ne voyons l’expression de ses sentiments. Vadim à retranscrit cette séquence de manière plutôt sobre se concentrant davantage sur le ressenti des personnages par leur expressions. Bien que modernisée, la scène conserve son intensité dramatique originale. Cette intensité est accentuée par le plan suivant montrant Mme de Tourvel quittant son mari simultanément à sa propre rupture. Vadim, à pour servir son interprétation et intensifier la scène choisi de changer l’ordre des lettres, la lettre de rupture de Valmont étant la 125 et la lettre de désespoir de la présidente de Tourvel la 161. Vadim réalise cette scène de rupture en toute sobriété ; et met ainsi en avant l’allure de Jeanne Moreau interprétant gracieusement la marquise de Merteuil. 

Dans son film, Frears fait le choix d'une scène pour précéder celle de rupture entre le Vicomte et la Présidente de Tourvel. Dans cette scène la Marquise de Merteuil conseille implicitement à Valmont de se séparer de la Présidente. Elle tente bien de lui faire comprendre que sa rupture avec la Présidente de Tourvel entraînera un retour de leur relation. 
Valmont, pourtant amoureux de la Présidente, suit à la lettre les conseils de la Marquise. La scène suivante, il rompt avec la Présidente en lui expliquant qu'il s'est lassé de leur relation et qu'il n'éprouve plus aucun sentiment (ce qui est faux). Il répète sans arrêt "Ce n'est pas ma faute", comme lui avait ordonné la Marquise de Merteuil, de façon à pouvoir se justifier sans vraiment donner d'explications. Pendant la scène de rupture, la caméra est la plupart du temps en gros plan sur le Vicomte de Valmont, de façon à montrer son impassibilité. En effet, le Vicomte ne laisse transparaître aucune émotion et pourtant il quitte la Présidente à contre cœur. Son calme face à la situation prouve qu'il reste maître de ses émotions. Cette scène peut nous évoquer une scène théâtrale puisque Valmont "récite" une sorte de texte dictée par la Marquise de Merteuil, et à la manière d'un comédien/acteur, il nous offre la parodie d'une scène de rupture.

Dans Valmont, Forman a décidé de rester fidèle au roman en présentant la scène de la séparation sous le point de vue de la présidente de Tourvel. Après s’être rendue compte qu’elle éprouvait des sentiments amoureux pour le vicomte, elle décide de fuir et de quitter la maison de campagne de madame de Rosemonde. En rejoignant ses appartements, la présidente tombe face au vicomte, qui l’avait devancé en quittant également la maison de sa tante. Suite à ces retrouvailles, la présidente de Tourvel décide d’enfin se livre au vicomte de Valmont. 
Pour accentuer le côté romantique du personnage de la présidente, Forman créée la scène du marché parodiant ainsi les clichés de la ménagère amoureuse qui veut faire un repas à son amant. Mais quand cette dernière rentre, elle se retrouve face à un lit vide. La caméra effectue un plan fixe sur le lit, la présidente s’avance alors, et saisit la lettre laissé par Valmont. Pendant sa lecture, la caméra passe d’un gros plan à un très gros plan puis s’arrête et montre la mine abattue de la présidente de Tourvel. 

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